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Actualités du Sénégal

Sénégal : Des intellectuels démissionnaires (Par Dr Rosnert Ludovic ALISSOUTIN)

Pour Napoléon Bonaparte, « l’amour de la patrie est la première vertu de l’homme civilisé ». Aimer son pays, c’est le servir dans n’importe quelle situation où on se trouve et avec les moyens dont on dispose. 

Point n’est besoin, lorsqu’on est mécontent, de semer dans la rue, une violence inutile susceptible de mettre en péril des vies humaines. Il s’agit, lorsque des actes positifs sont posés par les gouvernants, d’applaudir pour en encourager les auteurs, mais aussi, lorsque des agissements contraires au droit et à l’équité sont commis, de les dénoncer par tout moyen légal. 

Ce devoir incombe davantage aux intellectuels dont la clairvoyance doit être mise au service de celles et ceux qui n’ont pas eu l’opportunité d’accéder à la connaissance. Le propre d’un intellectuel, c’est la critique constructive. Les intellectuels sénégalais, très peu nombreux (car tout diplômé n’est pas forcément un intellectuel) n’ont pas compris cette leçon. Beaucoup d’entre eux manquent de courage et se contentent de caresser le régime en place pour ne pas être inquiétés. 

Pour Jean Paul Sartre, l’intellectuel est celui qui refuse d’être le moyen d’un but qui n’est pas le sien. Il est donc celui qui récuse l’injustice. Ayant pris conscience de la valeur de l’être humain, il est tout simplement un défenseur de l’Homme, un militant de la vérité, un soldat de la dignité. 

Au Sénégal, les intellectuels, pour la plupart, sont muets devant l’affreux spectacle d’enfants innocents déversés dans la rue jusqu’à des heures tardives, par le fait de parents tout aussi démissionnaires, et donc exposés à tous les dangers, y compris aux assassins (curieusement jamais démasqués) envoyés pour tuer et subtiliser des organes humains à des fins maléfiques. Ils sont aphones devant l’accablante réalité d’une justice qui, dans tout dossier à connotation politique, ne trouve des coupables que dans le camp des opposants. 

Ils sont muets devant la crise des valeurs, perceptible dans l’insolence et le mensonge qui prévalent dans les réseaux sociaux et certains milieux politiques notamment. Des faits graves qui défient la République et la dignité humaine se déroulent souverainement, sans aucune réaction significative des intellectuels. 

C’est le cas du phénomène des politiciens transhumants, de tous calibres, bovins, ovins, caprins, porcins, « gros poissons », qui, à l’approche des élections, s’anesthésient contre la honte et se précipitent, tels des rapaces insatiables, vers le pouvoir pour satisfaire leur seule ambition dans la vie : accumuler de l’argent, quels que soient les principes moraux auxquels il faut renoncer. Que dire alors des hauts professeurs qui détiennent le savoir et qui, au lieu de le mettre au service du développement, s’emploient à défendre l’indéfendable et à tirer sur tout ce qui bouge contre le régime ? 

Lorsqu’ils ne partagent pas les idées d’un libre penseur, ils cherchent à le dénigrer par des voies détournées. Les victimes sont peut-être naïves, contrairement au Marquis De Sade qui avait compris, depuis 1830, qu’ « il n’y a pire enfer pour l’homme que la bêtise et la méchanceté de ses semblables ». 

On retrouve ainsi des personnes dotées d’une belle carrière professionnelle qui les met à l’abri du besoin financier mais qui, une fois nommées à un poste de responsabilité, renoncement à leur liberté scientifique et à leur dignité intellectuelle et se sentent obligés de faire de la politique politicienne et laudative pour plaire aux autorités. Le plus inquiétant c’est que l’attachement à un dirigeant ou à un candidat qui, au Sénégal, s’opère beaucoup plus par le cœur que la raison, efface l’objectivité du militant même intellectuel et l’empêche de voir des fautes flagrantes commises par son mentor. 

L’émotion, l’affection, la parenté, l’identité ethnique, la reconnaissance pour une aide reçue, bref, des facteurs subjectifs, conduisent le souteneur à rejeter toute critique faite sur son dirigeant, comme si ce dernier était parfait, et à privilégier son soutien béat sur l’intérêt national. Il est bon de rappeler au dirigeant et au militant que le rejet impulsif de la critique et le refus du débat contradictoire sont les principales caractéristiques d’un esprit faible. 

Soutenir un responsable, ce n’est pas vanter ses mérites et chanter ses louanges, c’est lui apporter la contradiction utile, lui rappeler des vérités afin de lui éviter des erreurs préjudiciables à sa réputation. Bien entendu, cela suppose que le dirigeant se libère de la prison de l’arrogance et qu’il ait suffisamment de sagesse pour admettre que la principale qualité du leader, c’est l’écoute. Une écoute humble et patiente. Mais qui dira la vérité au dirigeant dans un contexte ou l’écrasante majorité des militants ne s’intéresse pas à son image, mais aux intérêts financiers et matériels immédiats qu’ils peuvent tirer de lui ? 

Certains citoyens jouissent allègrement de certains droits, mais oublient que d’autres ont sacrifié leur liberté, leur carrière et parfois leur vie pour que ces droits soient effectifs. Le minimum de gratitude est de poursuivre le combat pour consolider et défendre ces droits pour qu’aucun homme politique, obsédé par le pouvoir ou hanté par la peur de le perdre, ne vienne les compromettre. Malheureusement, beaucoup d’intellectuels ont démissionné. Ils ne s’inquiètent guère du devenir de leur pays et se croient dans le meilleur des mondes possible dès l’instant qu’on leur présente leur plat de riz et leur tasse de thé. 

Certains d’entre eux ne s’investissent même pas dans le développement communautaire, ne paient pas l’impôt, ne suivent pas les informations et ne sont captivés que par la lutte avec frappe et le football de quartier. Il est vrai que certains intellectuels ont des contraintes (exercice d’une fonction militaire ou assimilée, obligation de réserve, peur d’être agressé suite à des menaces, incapacité à prendre la parole en public, etc.), mais l’amour de la patrie leur impose le devoir de s’indigner, d’une manière ou d’une autre, quand des actes contraires à l’intérêt national sont posés ou envisagés. 

La plus petite prière implorant le Tout Puissant d’installer dans le cœur de nos dirigeants la culture de la paix et de purger leur esprit de la tentation d’utiliser le bien public à des fins partisanes, est déjà un acte patriote. A leur décharge, beaucoup d’intellectuels sont sournoisement combattus par des dirigeants politiques et leurs souteneurs. Ce faisant, on brise des talents, on étouffe des ambitions, on cherche à humilier des sentinelles du peuple, on brime toute voix contraire au système en place pour faire la promotion de troubadours qui n’ont qu’une seule boussole : se remplir le ventre jusqu’à la limite du possible en prévision de lendemains incertains. 

Les intellectuels dignes de ce nom sont ainsi ignorés et, à la place de leur science, on fait recours à la sorcellerie pour accéder au pouvoir et s’y éterniser. Dans notre fierté de sénégalais, nous nous vantons souvent d’être un pays phare en matière démocratique, mais peut-être avons-nous oublié d’assurer d’abord une base solide : apprendre à aimer notre pays et le servir dans la dignité, sans jamais se laisser corrompre par l’attirance de l’argent et du prestige immérité. 

Dr Rosnert Ludovic ALISSOUTIN